Pendant cinq ans, Luc Tardif a dirigé la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF) dans un contexte sans précédent. Une pandémie mondiale, des Jeux olympiques organisés dans une bulle sanitaire, l’exclusion de la Russie, des négociations marathon avec la Ligue nationale de hockey et un retour historique des meilleurs joueurs du monde aux Jeux olympiques.
À 73 ans, le Trifluvien installé en France depuis près d’un demi-siècle a choisi de ne pas solliciter de nouveau mandat et il quitte la Fédération à sa façon : sereinement, convaincu d’avoir mené à terme les grands dossiers qu’il s’était fixés.
Lors d’un généreux entretien avec La Page Sportive, il revient sur les moments marquants de son mandat, les coulisses des négociations avec Gary Bettman et sa vision de l’avenir du hockey international.
LAL – Pourquoi avoir choisi de ne pas briguer un nouveau mandat?
LT – Dès le départ, je m’étais dit que je ferais le point après les Jeux de Milano-Cortina. À 73 ans, je trouvais que c’était le bon moment. Un autre mandat m’aurait amené à 77 ans.
Les cinq dernières années ont été particulièrement exigeantes. On a traversé une pandémie, organisé les Jeux de Beijing dans une bulle sanitaire, composé avec la guerre en Ukraine et plusieurs crises internationales. Après tout ça, je sens que j’ai fait ce que j’avais à faire.
LAL – Vous partez avec la paix d’esprit?
LT – Oui. J’ai toujours voulu décider moi-même du moment de mon départ. Je ne voulais pas faire le mandat de trop. Je pars sereinement.
LAL – Qu’est-ce qui vous attend maintenant?
LT – Je vais profiter davantage de ma famille, mais je ne tourne pas le dos au hockey. Je resterai impliqué au sein de l’IIHF et je continuerai à soutenir les projets qui me tiennent à cœur. Le hockey a occupé une grande partie de ma vie et il continuera d’en faire partie.
LAL – Vous donnez l’impression que la décision était déjà prise depuis un certain temps.
LT – Disons qu’elle a mûri. J’ai toujours fonctionné comme ça. Quand j’ai quitté mon emploi dans le secteur privé, c’était mon choix. Quand j’ai cessé d’entraîner, c’était aussi mon choix. Je voulais qu’il en soit de même pour l’IIHF.
Je vois parfois des dirigeants qui restent parce qu’ils ne savent plus faire autre chose ou parce qu’ils ont de la difficulté à laisser leur place. Je ne voulais surtout pas tomber dans ce piège.
LAL – Vous partez avec le sentiment du devoir accompli?
LT – Oui. Je pars sereinement. Je n’ai aucun regret. Au contraire, je suis fier de ce qu’on a réussi à accomplir collectivement.
LAL – Votre épouse doit accueillir cette décision avec le sourire.
LT – Certainement. Elle m’a toujours soutenu malgré les nombreux sacrifices. Nous venons de célébrer 46 ans de mariage et, cette fois, c’est à moi de lui redonner un peu de tout ce qu’elle m’a offert. Je lui dis en riant qu’elle va devoir s’habituer à m’avoir beaucoup plus souvent à la maison… Je ne suis pas certain qu’elle trouve toujours que c’est une bonne nouvelle! (rires)
Plus sérieusement, elle a fait énormément de sacrifices. C’est aussi pour elle que j’ai décidé qu’il était temps de passer à une autre étape. Je vais être beaucoup plus souvent à la maison maintenant. On verra bien si, après quelques semaines, ma femme sera encore aussi contente de me voir!
J’ai aussi des petits-enfants dont je veux profiter davantage. Je quitte la présidence, mais certainement pas le hockey.
« Gary Bettman, il ne faut jamais essayer de le coincer »

Luc Tardif a multiplié les rencontres avec Gary Bettman afin de ramener les joueurs de la LNH aux Jeux olympiques. Derrière l’annonce historique se cache une succession de discussions confidentielles, de nuits blanches et d’une relation de confiance qui s’est bâtie loin des projecteurs.
LAL – Lorsque vous prenez la présidence de l’IIHF, vous devez rapidement composer avec Gary Bettman. Comment abordez-vous cette relation?
LT – J’avais entendu toutes sortes de choses sur Gary. Avant de commencer à négocier avec lui, Brendan Shanahan m’a donné un conseil que je n’ai jamais oublié. Il m’a dit : « N’essaie jamais de le coincer. Ne lui demande pas de céder. Demande-lui de t’aider à trouver une solution. » Ça peut sembler anodin, mais cette phrase m’a servi pendant tout mon mandat.
Au fond, Gary défend les intérêts de ses propriétaires, comme moi je défends ceux de l’IIHF. Si chacun arrive avec l’idée de gagner contre l’autre, ça ne fonctionne pas. Si on cherche une solution qui permette à tout le monde d’y trouver son compte, la discussion change complètement.
LAL – Est-ce que cette approche a transformé votre relation?
LT – Oui. Avec le temps, une véritable confiance s’est installée. On pouvait avoir des désaccords, mais ils demeuraient sur le fond des dossiers. Il n’y avait jamais d’attaque personnelle. Quand une relation comme ça se développe, les discussions deviennent beaucoup plus franches.
Deux ans pour quelques minutes d’annonce
Le retour des joueurs de la LNH aux Jeux olympiques est souvent résumé à une conférence de presse. Luc Tardif préfère rappeler tout ce qui l’a précédée.
LAL – Les gens ont surtout retenu l’annonce officielle.
LT – C’est normal. Mais cette annonce a représenté près de deux ans de travail. Il fallait réunir la LNH, l’Association des joueurs, le CIO, les organisateurs des Jeux et l’IIHF. Tout le monde avait des priorités différentes.
Ce qui a changé cette fois, c’est que j’ai insisté pour que tout le monde soit dans la même pièce. Avant, chacun négociait séparément. Dès qu’un problème survenait, on passait des heures à faire l’aller-retour entre les différentes parties. Là, chacun entendait directement les contraintes de l’autre.
Je pense que ça a complètement changé la dynamique.
La nuit où tout a failli échouer
Même lorsque tous les partenaires semblaient enfin s’entendre, rien n’était encore gagné. À quelques heures de l’annonce officielle, le scénario bascule.
LAL – Vous racontez qu’à un certain moment, vous avez cru que tout allait s’écrouler.
LT – Oui. Les discussions étaient terminées. On pensait avoir trouvé une entente. Puis les avocats sont arrivés avec une nouvelle version du document. Il y avait des clauses qui n’avaient jamais été discutées.
On a dit très clairement : « Si c’est cette version-là, il n’y aura pas d’entente. »
À deux heures du matin, on s’est levés et on est partis.
LAL – Vous croyiez vraiment que c’était terminé?
LT – Oui. On était convaincus que le dossier venait de tomber. Puis, un peu plus tard, on nous a rappelés. Les discussions ont repris. Vers quatre heures du matin, on avait finalement une entente.
Quelques heures plus tard, tout le monde voyait une conférence de presse et des sourires. Personne ne savait ce qui venait de se passer pendant la nuit.
Le chandail des Nordiques
À force de se côtoyer, les deux dirigeants développent aussi une complicité qui dépasse les réunions officielles.
LAL – Il paraît que vous aimez le taquiner…
LT (rires) – Oui. Chaque fois que je vais au siège de la LNH, je passe à la boutique. J’achète un chandail des Nordiques de Québec.
Je le montre à Gary et je lui dis : « Tu ne veux pas ramener les Nordiques, mais tu continues de vendre leurs chandails! »
On en rit. Ça montre aussi que notre relation a beaucoup évolué au fil des années.
LAL – Ce n’était plus seulement une relation de négociation.
LT – Non. Quand on passe autant d’heures ensemble sur des dossiers aussi complexes, on finit par apprendre à se connaître. Ça ne veut pas dire qu’on est toujours d’accord. Mais ça veut dire qu’on se respecte.
«Les grandes ententes se construisent sur la confiance»
Avec le recul, Luc Tardif est convaincu que le retour des joueurs de la LNH aux Jeux olympiques ne s’est pas joué autour d’une clause ou d’un contrat. Il s’est construit, patiemment, au fil des rencontres.
LAL – Qu’est-ce que cette expérience vous a appris?
LT – Que les grandes négociations reposent d’abord sur la confiance. On représente des organisations différentes, avec des intérêts différents. Mais lorsqu’on se respecte et qu’on comprend les contraintes de l’autre, on finit par trouver des solutions.
Je pense que c’est probablement la plus grande leçon que je retiens de ces cinq années.
Quand le hockey se heurte à la géopolitique
Rarement un président de l’IIHF aura dû composer avec autant de crises internationales. La pandémie, la guerre en Ukraine et l’exclusion de la Russie ont profondément marqué le mandat de Luc Tardif.
Depuis cette entrevue, le Comité international olympique a provisoirement levé la suspension du Comité olympique russe, ouvrant la voie à un retour des athlètes russes aux Jeux de Los Angeles 2028.
L’IIHF, de son côté, maintient l’exclusion de la Russie de ses compétitions, estimant que les conditions ne sont pas encore réunies pour garantir la sécurité et le bon déroulement de ses tournois.

LAL – Votre mandat a parfois ressemblé à un exercice diplomatique plutôt qu’à un mandat sportif.
LT – C’est vrai. Il y a eu des moments où j’ai eu l’impression de faire plus de diplomatie que de hockey. Les décisions qu’on devait prendre dépassaient largement le sport. Il fallait tenir compte de la sécurité des équipes, des organisateurs et des partisans, tout en essayant de préserver l’intégrité de nos compétitions.
LAL – Le dossier de la Russie a sans doute été le plus délicat.
LT – C’est un dossier extrêmement complexe. L’IIHF n’a jamais voulu prendre des décisions pour faire de la politique. Notre responsabilité, c’est d’organiser des championnats du monde dans des conditions sécuritaires. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, il faut agir avec prudence.
LAL – Croyez-vous qu’un retour demeure inévitable à long terme?
LT – Un jour, il faudra trouver une façon de réintégrer la Russie au hockey international. Mais ce retour devra se faire lorsque les conditions le permettront. Ce sont des décisions qui doivent être prises avec responsabilité, en tenant compte de tous les acteurs concernés.
Luc Tardif conclura son mandat au mois d’octobre.
