Richard Rousseau, fils de l’ancienne légende des Canadiens de Montréal, est en deuil de son père. Robert «Bobby» Rousseau a remporté quatre coupes Stanley avec le Tricolore en plus de gagner le trophée Calder, décerné à la recrue par excellence de la LNH, en 1962.
M. Rousseau a rendu hommage à son père dans une une publication sur les réseaux sociaux au cours du week-end.
Voici l’hommage qu’il lui a rendu:
«Mon père, Robert « Bobby » Rousseau, a grandi dans une famille de treize enfants à Saint-Hyacinthe. C’est là que son histoire commence : une bande de frères Rousseau, des ados mal équipés, affrontant sur la glace les joueurs très bien équipés du Séminaire Saint-Hyacinthe et parfois même des adultes du club de hockey sénior local.
Il a grandi dans une famille de treize enfants, avec peu d’argent mais une imagination débordante. Papa avait appris à patiner en portant ses bottes d’hiver à l’intérieur des patins de son frère aîné. L’une des histoires que j’ai le plus souvent entendues ne venait pas de lui, mais de mon beau-père, Gilles Blais, qui était du côté du Séminaire Saint-Hyacinthe.
Il aimait raconter comment son équipe arrivait avec de l’équipement adéquat alors que les garçons Rousseau se présentaient avec des journaux attachés autour des jambes pour servir de jambières — et qu’ils les dominaient quand même sans difficulté. Au milieu de tout ça se trouvait mon père, Bobby, âgé de 13 ans, déjouant tout le monde. Ni Gilles ni Bobby n’auraient pu imaginer, en se battant pour la rondelle, que leurs futurs enfants encore à naître se marieraient, et qu’ensemble ils lui donneraient quatre petits-enfants et, jusqu’à maintenant, six arrière-petits-enfants.
Papa a quitté l’école après la 9e année pour jouer au hockey, mais c’était un homme intelligent. Pas « intelligent pour quelqu’un qui n’a pas fini l’école » — mais simplement intelligent. Il lisait bien les gens, comprenait rapidement les situations, et apportait cette même intelligence sur la glace.
Sur la glace, Papa a bâti une feuille de route remarquable : une Coupe Memorial, une médaille olympique, quatre Coupes Stanley, le trophée de recrue de l’année, et lors de la saison 1965-1966, il a terminé à égalité avec Stan Mikita au deuxième rang des marqueurs, derrière Bobby Hull ; ailier droit sur la deuxième équipe d’étoiles, avec un certain Gordie Howe sur la première.
Il se classe aujourd’hui au 22e rang pour les points parmi les quelque 1 000 joueurs ayant porté l’uniforme des Canadiens de Montréal durant les premières 100 années d’existence du club (1910 à 2010).
Certains de mes premiers souvenirs viennent de Hockey Night in Canada. L’un d’eux ne m’a jamais quitté : le voir étendu immobile sur la glace après une mise en échec, le jeu continuant autour de lui. Je le vois encore : mon père à plat ventre sur la glace, la partie qui se poursuit, et le gardien de Boston, Gerry Cheevers, quittant son filet pour venir l’aider (je ne savais pas alors que le jeu s’arrêterait dès que les Canadiens reprendraient possession de la rondelle, mais j’ai toujours aimé Cheevers pour ce geste). Je me souviens aussi très clairement d’un gros plan à la télévision montrant ma mère, Huguette, descendant les marches vers la patinoire.
C’était une autre époque, avec un autre protocole de commotion cérébrale. Maman raconte que Toe Blake a appelé Papa le lendemain pour lui demander de revenir, et que Papa a répondu à Toe Blake : « Va te faire foutre. » Il a agi — il a été l’un des premiers joueurs à porter un casque dans la LNH. Il en a payé le prix. Comme tant d’autres de cette époque, il a emporté les commotions avec lui. Plus tard, l’Alzheimer?
Mais, beaucoup de belles choses avant.
Il y a de petites histoires qui en disent long sur l’époque : son premier quart de travail contre Gordie Howe, quand Gordie l’a « accueilli avec un coude élevé», puis Papa, à son quart suivant, donnant un coup de bâton mesuré à Howe pour remettre les pendules à l’heure. Ils n’ont jamais eu de problèmes après ça. Ou encore Eddie Shack qui s’approche de lui avant un match et lui dit : « Bobby, Bobby, tu ne me frappes pas, je ne te frappe pas, d’accord ? » Du respect — et on est tous là-dedans ensemble. Une leçon pour les dirigeants du monde.
Il y a aussi le célèbre tir de pénalité de la ligne bleue — il n’avait jamais eu de tir de pénalité auparavant. Il ne savait pas quoi faire, alors il est allé voir Jean Béliveau pour lui demander conseil. Béliveau lui a dit : « Prends un tir, n’essaie pas de feinter. » Papa adorait cette histoire, tout comme celle où Béliveau avait reçu un coup sournois de Gordie Howe et était allé ensuite le voir pour lui dire: : « Gordie, je suis très déçu de toi. » Papa a plus tard été porteur du cercueil lors des funérailles nationales bien méritées de Béliveau, ce qui signifiait énormément pour lui. Où es-tu passé, Jean Béliveau ?
Après ses dix saisons avec les Canadiens, nous avons passé une année au Minnesota. Je dis « nous » intentionnellement. Lorsqu’il a été échangé au Minnesota, il disait toujours : « On a été échangés. » C’était sa façon de voir les choses : en famille. Ce déménagement a été l’une des meilleures choses qui nous soient arrivées comme famille — il nous a ouvert des horizons. Il nous a aussi permis de le taquiner à propos d’un contraste dans sa carrière : la soirée où il a marqué cinq buts dans un seul match avec les Canadiens, puis cette saison au Minnesota où il n’en a marqué que quatre au total.
On lui disait : « Cinq dans un match, quatre dans une année », et il riait avec nous. Ce match de cinq buts en 1964 avec les Canadiens a aussi une autre dimension. Il a eu lieu neuf jours avant l’anniversaire de ma sœur Anne. À treize minutes de la fin, après son cinquième but, il a été cloué au banc pour ne pas battre le record de Maurice Richard. Il racontait cette histoire sans amertume. C’était simplement ainsi, dans ce temps-là.
Lorsque Papa jouait pour les Rangers de New York, notre vie familiale est brièvement devenue un rêve pour un enfant du hockey. Un soir d’Halloween, toute l’équipe des Rangers est venue chez nous déguisée. Imaginez ouvrir la porte de votre maison sur Buffalo Street à Long Beach, sur Long Island, et voir les Rangers de New York entrer dans votre salon, costumés, comme si c’était la chose la plus normale au monde. À l’époque, je ne réalisais pas à quel point c’était surréaliste.
L’année suivante, nous avons déménagé à Lido Beach, à quelques rues de la maison des Gambino sur la plage, où j’allais jouer au basketball. J’y suis retourné récemment — le terrain est toujours là, 50 ans plus tard.
Et les samedis étaient encore mieux. À l’époque, les Rangers ne jouaient pas au Madison Square Garden le samedi à cause du basketball. Ils s’entraînaient plutôt sur Long Island. Alors il y avait là — moi, Brad MacGregor (Bruce) et Jeff Hadfield (Vic) — à enfiler casques et gants et à patiner sur la glace pendant que les Rangers de New York arrivaient tranquillement. On se faisait des passes avec Jean Ratelle, on prenait des tirs avec Rod Gilbert, on partageait la glace avec Glen Sather, tirant sur Gilles Villemure et Eddie Giacomin. Des adolescents patinant avec les Rangers de New York comme si c’était parfaitement normal, jusqu’à ce qu’Emile Francis saute sur la glace pour se mettre au travail.
Puis, il y a eu le sommet du sport : au début des années 1970, Papa était joueur utilitaire à la pointe avec Brad Park, et la ligne GAG de Ratelle, Gilbert et Hadfield sur l’avantage numérique des Rangers. Dès que l’équipe adverse écopait d’une pénalité, les partisans du Garden scandaient : « Rousseau ! Rousseau ! Rousseau ! » pour appeler le jeu de puissance. Si tu peux réussir là-bas, tu peux réussir n’importe où (comme dans la chanson de Sinatra, New York, New York).
Au final, il est devenu un joueur du Temple de la renommée sans l’intronisation. J’ai fait les comparaisons — il pourrait tout à fait y être mais ça ne l’a jamais vraiment dérangé. Il n’y avait aucune amertume. Il faisait partie de ce que Béliveau considérait comme l’une des meilleures équipes de tous les temps, aussi bonnes que les dynasties des années 1950 et 1970, avec Toronto interrompant une séquence de quatre Coupes sur cinq en 1967. Il a bâti son propre mur d’honneur et est passé à autre chose.
Et quelle autre chose !
Le premier contrat de Papa au début des années 1960 avec les Canadiens de Montréal était de 7 000 $ par année, avec un boni de 1 000 $ à la discrétion de M. Frank Selke. Comme tous les autres joueurs de la LNH, Papa devait donc travailler l’été. Il avait appris à jouer au golf avec ses frères au club de golf local de Saint-Hyacinthe où il avait grandi. Il est devenu professionnel de club à Joliette, à Bromont et ensuite à Sorel-Tracy, puis a acheté non pas un, mais deux terrains de golf : un à Louiseville et un à Grand-Mère. De quoi bien gagner sa vie — mais attendez…!
Au golf, il a participé à cinq Omnium canadiens et était, à ma connaissance, le seul joueur de la LNH à avoir pris part à un événement du circuit de la PGA (le Westchester Classic, en 1972). Avant Bo Jackson et Deion Sanders, ou même Michael Jordan, il y avait Bobby Rousseau ! Il a réussi neuf trous d’un coup !! Quand je lui ai demandé comment c’était possible, il m’a répondu qu’il n’essayait jamais de mettre la balle sur le vert — il essayait de la mettre dans le trou.
C’était sa façon d’aborder tout dans la vie: déterminé, concentré, précis. La compétitivité ? Même à 75 ans, frappant la balle bien moins loin que Pierre et moi, il refusait de jouer des tertres avancés parce que, disait-il, « ce ne serait pas vraiment vous battre ».
Avec le temps, nous sommes aussi devenus une famille de Coupe Memorial : trois Rousseau l’ayant gagnée sur sept décennies — mon père Bobby, son frère Roland avant lui, et mon neveu, William, le fils de Pierre, tout récemment en 2023 avec les Remparts de Québec, entraînés par Patrick Roy.
La Ville de Saint-Hyacinthe l’a éventuellement honoré en nommant le pavillon d’accueil du parc les Salines, Pavillon Robert-Rousseau, un lieu que nous sommes fiers de voir utilisé par tant de gens et que nous pouvons apercevoir de l’autoroute chaque fois que nous empruntons la 20 entre Québec et Montréal.
En dehors de la glace, il a dirigé une école de hockey avec Jacques Lemaire à Boucherville et soutenu les Olympiques spéciaux. Il n’en parlait pas beaucoup ; il le faisait, tout simplement. Lemaire a d’ailleurs prononcé un témoignage éloquent lors du 25e tournoi commémoratif Toe Blake pour l’Alzheimer, racontant comment Papa l’avait accueilli comme recrue.
Il avait une foi très personnelle. Il lisait La puissance de la pensée positive et attribuait au livre de Norman Vincent Peale un rôle déterminant dans son « jeu mental ». Nous avons récemment découvert que Papa conservait dans sa bible de chevet, une note manuscrite reçue de Vincent Peale lui-même.
Il était aussi peintre — et un bon. Ses tableaux font partie de notre mémoire : fermes, scènes d’hiver, (et même quelques copies de tableaux de Van Gogh), couleurs et coups de pinceau choisis avec la même concentration qu’il mettait dans le sport.
Comme père, il n’avait pas besoin de beaucoup de mots. Être près de lui — en voiture, sur le parcours ou à la maison — suffisait. Cette proximité silencieuse est quelque chose que je poursuis aujourd’hui avec mon fils Matt. Et puis il y a ces histoires qui disent tout, comme la motoneige que j’avais laissée coincée sur le terrain de golf. Je lui avais dit qu’il faudrait trois hommes pour la sortir. Il est allé la chercher et l’a ramenée seul.
J’ai toujours été timide, et être le fils de Bobby Rousseau est devenu une identité — un brise-glace, une porte qui s’ouvre, une raison pour les gens de sourire et de me raconter des histoires. Cela m’a forgé le caractère de mille façons et je lui en serai toujours reconnaissant. Je suis le fils de Bobby Rousseau. Ce qu’il m’a vraiment transmis, ce sont les qualités qu’il incarnait : la détermination, l’élan, la poursuite des rêves sans marcher sur les autres, le respect et la gentillesse — jamais au détriment de qui que ce soit.
Il a affronté l’Alzheimer dans ses dernières années. Ce fut un parcours difficile, mais cela n’a pas effacé qui il était. Dans les derniers jours, entouré de ses petits-enfants, les derniers moments où nous avons vraiment pu entrer en contact avec lui ont eu lieu lorsque Anne a fait jouer « My Way » et « New York, New York » de Sinatra. Il était là, avec nous, pour une dernière fois.
Il laisse dans le deuil ma mère, Huguette, son épouse depuis 64 ans ; trois enfants ; huit petits-enfants ; et dix arrière-petits-enfants.
Et il nous laisse un héritage à porter : dans la vie, comme il le faisait au golf, viser le fanion, pas seulement le vert.
Merci pour tout, papa. Tu l’as fait à ta façon. Nous serons toujours ensemble, et nous te rendrons fier.»